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N U I T
« Darlin »

La belle et la bête

Début 2019, N U I T intitule son troisième EP Hurry. Un impératif qui résume certes la rapidité peu coutumière avec laquelle le quatuor a façonné les cinq titres qui le composent, mais pas seulement, semble-t-il.
Darlin’, premier rappel de leur électro choc, « saisissante car sensuelle, puissante voire pulsionnelle », lui offre peut-être un sens caché dans la définition même de l’urgence.

Les différentes voix, ou plutôt les altérations qui leur sont faites au fil du titre, sont les signes qui révèlent l’existence d’un malaise. Rarement les mots ni les mélodies de William Karadjian n’ont été aussi malmenés dans un morceau de N U I T, et ses paroles trouvent ici une étrange résonnance, une obscure éloquence.
Dès le début du premier couplet, la voix principale est dénaturée. À une autre, féminine – cette personnalité amoureusement et obstinément appelée « Darlin’ » –, omniprésente mais finalement peu audible, elle promet une litanie d’attentions : « I’ll be holding you / Close to me », « I’ll be touching you / Softly », « I’ll be choosing you / Over me ». Probablement trop d’affections : ces modifications équivoques de l’âme et du corps, qui confirment l’hypothétique double sens.
Lors du refrain, la voix masculine se déforme encore, s’amplifie comme une menace sur cette autre toute cristalline qui s’en était fait le chœur, affolé – entendez comment l’effet appliqué sur chaque fin de phrase sonne l’alarme. Et, à nouveau, les propos retentissent de plusieurs manières, mettent en garde contre diverses traductions aux fortes répercussions : « Taking you apart / Once again / My sweet love / You’d be better off ». Témoignent-ils d’un réconfort, d’une consolation ; imposent-ils l’isolement, la séquestration, ou pire, donnent-ils à craindre la destruction, la disparition ?
Au second couplet, tandis que les deux précédentes voix masculines se partagent équitablement la caresse et/ou l’avertissement – « I’ll be watching you / Lovingly » –, une troisième, presque immaculée, est introduite comme le timbre originel, inaltéré, pris à son propre filet de voix, tel un dernier souffle sur la fin de la strophe.
Sans triompher de la tourmente vraisemblablement annoncée, puisqu’à l’arrivée d’un nouveau refrain, il ne subsiste guère qu’une phrase : « Taking you apart », trop pleine d’interprétations, assenée dans le vide pour seule conclusion par la voix la plus inquiétante des trois.

Tout au long du morceau – jusqu’au final, dernier signal de détresse –, les sonorités et les harmonies de Darlin’ ne sont pas en reste. Elles entretiennent l’embarras de ce texte à niveaux chanté à plusieurs voix, craquant volontiers le vernis d’une signification trop littérale de la chanson d’amour. Les effets d’écho qui participent d’un univers éthéré, ou les quelques sons aigus et clairs (tintements de clochette) éparpillés, maquillent vainement les maux décrits quand des arpèges hors du tempo, comme arythmiques, quelques basses très graves, éclatantes et dégoulinantes, puis des percussions dépeignant un rire sinistre, enfin la mélancolie d’un solo de synthé infectent précisément les mots écrits.
La musique et les subtils arrangements de N U I T, embusqués dans l’ombre des chants qui sévissent, sont donc eux aussi au service du vertige et de l’épouvante, sinon déjà au chevet d’une proie partagée.

Contrairement à ce que l’on pourrait croire, à ce que son titre et ses paroles laissent supposer, Darlin’ renonce à exprimer l’urgence des sentiments d’un homme pour une femme – ou seulement sur le papier, ou seulement à travers cette troisième voix trop vite prise à la gorge. En laissant se poser, s’imposer les deux autres, empruntées à la monstruosité, Darlin’ dénonce plus probablement la peur et la douleur d’une femme, oppressée – « Over me » – soit par les flatteries d’une personnalité toxique – figurée à travers la première voix – soit par les sarcasmes de la maladie ou de la mort – incarnée par la deuxième voix.
Jamais N U I T n’avait été plus glaçant.

 

DARLIN, DE N U I T (SPINNUP, 2019)

Mickaël Pagano, 2019

© PHOTOS : DR, FRANCK MARRY

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