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État d’urgence

N U I T
« Hurry » (EP)

Œuvrant ensemble sans repos, les quatre membres de N U I T entendent prouver que la fortune ne vient pas en dormant. Car leur bonne étoile a, comme la lumière, la propriété de se réfléchir : c’est le son. Celui d’une electro saisissante car sensuelle, puissante voire pulsionnelle, dont ils sont à la fois les gardiens et les éclaireurs.
Loin d’être dans le noir, donc, le groupe semble avoir tout compris de la musique et va même au-delà : depuis ses débuts, N U I T lui compose une image – design, vidéos, scénographie – simultanément singulière et spectaculaire, et fait déjà le dessein d’un futur album conceptuel comme on observe des promesses qui méritent de voir le jour.
À l’instar, d’ailleurs, du dernier EP, Hurry (Spinnup, 2019), à écouter d’urgence tant il est brillant.

À l’aube de votre cinquième anniversaire, et avec lui de la sortie d’un troisième EP, Hurry (Spinnup, 2019), peut-on revenir sur la genèse de N U I T ?

Julien Burel : Au tout début de N U I T, on était deux : j’étais avec un pote [Guillaume « Gile » Dégenétais, avec qui Julien Burel a d’abord formé le duo Spin Smashers, ndlr], mais il a quitté le groupe assez vite et Sébastien [Rault, ndlr] l’a remplacé. On s’était pris une grosse claque en écoutant le premier album de James Blake [James Blake (Polydor, 2011), ndlr], à l’époque ; et puis, je faisais un autre style de musique, et j’avais envie de faire des trucs un peu plus sombres… Et à ce moment-là, j’ai eu envie, aussi, de trouver un chanteur. En l’occurrence, j’ai rencontré William [Karadjian, ndlr] : je lui ai envoyé deux, trois maquettes, et il a chanté dessus. Et à peu près en même temps, j’ai rencontré Gaétan [Le Calvez, ndlr] pour qu’il nous enregistre – parce qu’il est ingénieur du son –, et qui est devenu notre batteur. Voilà, ce sont vraiment les premiers mois de N U I T : le groupe est né comme ça. On venait tous d’univers différents, mais on s’est trouvés tous les quatre très vite, et c’était parti.

L’influence d’Archive, et tout particulièrement la personnalité de leur ancien chanteur, Craig Walker, font aussi partie de l’histoire de N U I T…

Julien Burel : J’étais déjà fan d’Archive bien avant qu’il ne quitte le groupe. Mais toute la période Craig Walker [entre 2002 et 2004, ndlr], j’étais très fan. Vraiment fan : j’ai fait des kilomètres pour les voir en concert ! J’ai un peu décroché depuis qu’il n’est plus dans le groupe : je trouve qu’il apportait vraiment quelque chose – un truc sombre, un truc un peu plus rock. Quand il a quitté Archive, je l’ai contacté via MySpace. Il m’a répondu tout de suite ; on a commencé à sympathiser, et il a fini par me dire : « Ben oui, faisons de la musique ensemble ! » J’ai donc bossé avec Craig Walker [sous le nom Thistle Byrne, ndlr] sur un projet d’album qui n’a finalement pas abouti à l’époque. En fait, pour tout te dire, avec Craig, on a fait un concert [le 11 novembre 2010, dans un pub irlandais du Havre, le Mc Daid’s, ndlr], et Sébastien est alors venu jouer de la batterie dans le groupe : c’est à ce moment-là qu’on est devenus potes. Et quand N U I T est né, j’ai eu envie de continuer à bosser avec Sébastien, qui, pour le coup, est aux claviers, maintenant. Enfin, William connaissait Craig Walker lui aussi : en fait, on s’est même connus par son intermédiaire…

N U I T serait-il plus qu’un groupe : un projet, un concept ?

Julien Burel : C’est vrai qu’au début, c’était plus un concept de musique à l’image qui s’est transformé en un vrai groupe. On n’avait même pas forcément la volonté d’aller sur scène : ce n’était pas primordial. Et puis, de fil en aiguille, on y est arrivés. Et maintenant, on fonctionne comme un groupe.
Sébastien Rault : Peut-être l’aspect groupe a-t-il plus d’importance qu’au début parce qu’on vit de plus en plus souvent des moments ensemble : on tourne un peu, et surtout, en studio, même si chacun ramène ses idées, on décide de tout collectivement. Humainement aussi, on a besoin d’être à quatre régulièrement… On se rend bien compte, aujourd’hui, que ça se passe surtout quand on est tous réunis.
Julien Burel : Ça fonctionne super bien entre nous. Parce qu’on est potes avant d’être un groupe, en fait. Et puis, à un moment, les choses se font d’elles-mêmes : c’est comme si, d’un seul coup, toutes les planètes s’alignaient…
William Karadjian : Pour moi, c’est ça, le besoin du concept : c’est de tirer la force du groupe – le « groupe » au sens premier, c’est-à-dire plusieurs individus qui forment une boule d’énergie – et puis la balancer en pleine face.

Un quatuor sans tête, un son singulier mais identifiable, une musique rarement dissociée de l’image, des live qui se déroulent surtout dans l’obscurité… Comment définir l’univers de N U I T, aussi nébuleux soit-il ?

Julien Burel : On se pose la même question : « Dans quelle case mettre N U I T ? » Je ne sais pas. Tout ce que tu as dit est juste, en fait. Et je pense que la singularité du groupe vient de tout ça. Après, c’est effectivement un peu « nébuleux », mais on essaie d’avoir une forme de constance, une sorte de ligne directrice qui fait que, d’un EP à un autre, il y a toujours la même couleur, finalement. Il y a aussi toujours un lien très fort entre la musique et les images, la scénographie, les lumières : on aime tout ce qui relève de la création artistique en général.
William Karadjian : Alors, du coup, ça peut m’amener à définir N U I T comme un groupe qui aime faire des concepts. Autant dans la musique que dans l’image ou encore sur la scène. C‘est un groupe qui aime aller au bout des choses : si on a un truc en tête, on va y aller. Et puis on va y aller à fond.
Sébastien Rault : Il y a aussi quelque chose d’assez introspectif, à l’écoute de nos morceaux, je trouve. Quand on joue, il y a des moments où j’entends des choses, je ressens un truc… Comme si j’étais tout seul à écouter, que ça n’appartenait qu’à moi… Des sentiments – pas forcément tristes, peut-être un peu sombres – qui, finalement, je le sais, sont partagés, grâce à la musique, par d’autres gens… Voilà ce que N U I T m’évoque : une sensation d’introspection, qui vient contrebalancer cette idée de puissance, d’énergie.

« La singularité du groupe vient d’un tout. Mais on essaie d’avoir une forme de constance, une sorte de ligne directrice. Il y a aussi, toujours, un lien très fort entre la musique et les images, la scénographie, les lumières : on aime tout ce qui relève de la création artistique en général. »

Julien Burel

Tout ce travail sur l’identité sonore et visuelle de N U I T, n’est-ce pas une « déformation professionnelle » ? Je crois savoir que Julien dirige un collectif de graphistes, Gaétan est ingénieur du son…

Julien Burel : C’est la continuité. C’est le mélange de toutes nos compétences mutualisées. On se comprend, on se complète. Par exemple, je suis incapable de prendre une guitare ou de me mettre à la batterie et d’en jouer de la batterie, et pour autant, en studio, je vais penser à des structures et composer. Et c’est génial de savoir que Sébastien, un multi-instrumentiste qui connaît parfaitement la musique, va enrichir cette idée de base grâce à toutes ses compétences – même si c’est bizarre de parler de « compétences » : je trouve ça un peu pompeux… Et ça marche aussi quand on commence à penser à l’image, à la lumière… Quand on est ensemble, il se passe un truc : ce sont des affinités, des rapports respectueux à nos environnements respectifs.

Vous travaillez également avec d’autres artistes, notamment pour la réalisation de vos clips. Quelle liberté ont-ils vis-à-vis du projet ?

Julien Burel : D’abord, il faut trouver une personne qui nous comprenne.
Sébastien Rault : Qui ait envie.
Julien Burel : Ce serait compliqué de travailler avec quelqu’un qui n’accroche pas sur notre musique, par exemple, comme on ne va pas forcément se retrouver dans la patte de gens pourtant super talentueux. C’est vraiment une question de compréhension entre familles artistiques… On va vers des gens dont on connaît le travail. Et on leur définit un cadre en disant : « On a envie de ça. L’idée globale, ce serait ça. Comment toi tu vois les choses ? » Après, tout se fait dans l’échange. Et parfois, très souvent, en fait, on a de bonnes surprises – parce qu’on cherche aussi à se faire surprendre.

Trois d’entre vous résident au Havre. La distance avec le quatrième ou d’autres collaborateurs peut-elle avoir une incidence sur votre façon de travailler ?

Julien Burel : Ça n’a pas d’incidence, parce que William est très mobile : il vient régulièrement et passe finalement pas mal de temps au Havre avec nous. Et puis maintenant, on s’envoie les fichiers, les sessions…
Sébastien Rault : C’est ça qui est intéressant : quand il vient, on essaie de condenser plusieurs jours pendant lesquels on va faire de la musique ensemble. Pour faire des recherches, creuser, on a besoin de temps ; et parfois, ça bloque pendant deux, trois jours, pour qu’enfin ça avance le quatrième jour…
Julien Burel : Avant l’enregistrement du troisième EP, chacun avait bossé sur plein de maquettes.
Sébastien Rault : Il y a eu des démos, des échanges…
Julien Burel : On est arrivés en studio avec beaucoup de matière…
Sébastien Rault : Et ces quinze jours de studio ont été hyper intéressants parce qu’on était vraiment ensemble du matin au soir, la nuit… Je pense que c’est la première fois qu’on passe autant de temps ensemble. Et on est super contents de ce que ça a donné.
William Karadjian : C’est vrai, on a passé beaucoup plus de temps ensemble. Ce qui a changé notre mode de travail, dans le sens où ça allait plus vite. J’ai pu arriver en studio avec des textes et les modifier en direct parce que le morceau changeait devant mes yeux, dans mes oreilles. Du coup, je me suis adapté.

« J’aime bien qu’un texte puisse être interprété, tordu, et même potentiellement mal entendu. »

William Karadjian

Il semble y avoir une forme rare d’échange entre vous… Musique et texte s’inspirent-ils autant l’un de l’autre pendant la création d’un morceau ?

William Karadjian : Ouais, justement parce qu’on communique beaucoup entre nous. Mais est-ce que le texte influence la musique ou est-ce que la musique influence le texte ? C’est une question assez complexe – la poule ? l’œuf ? Je ne sais pas…
Julien Burel : Il n’y a pas vraiment de recette. Parfois, le texte est là avant le morceau… Will’ écrit de façon très introspective, je pense : ce sont des choses qui le touchent particulièrement, des thèmes forts qui lui tiennent vraiment à cœur. Et nous, on est capables de se les approprier. C’est-à-dire qu’un texte qu’il va écrire sur un sujet qui le concerne personnellement, je vais le prendre et avoir la sensation que c’est moi qui l’ai écrit parce que ça me parle, parce que j’ai peut-être déjà vécu ce truc-là, ou parce que…
William Karadjian : Rien ne m’empêche, un jour, d’écrire un texte qui soit très direct et qui parle de quelque chose de très précis. Mais jusqu’ici, j’ai voulu, enfin, j’ai fait en sorte que mes mots ne dénaturent pas l’ensemble, le concept. Les mots sont aussi importants qu’un clavier, que la batterie : tout est au même niveau. C’est l’ensemble qui est important.

Néanmoins, j’ai le sentiment que les médias ont toujours mis de côté ton écriture : William, peut-on en savoir plus sur les paroles que tu donnes aux morceaux de N U I T ?

William Karadjian : Ça me fait vraiment plaisir que tu me parles des textes, parce qu’on n’en parle pas beaucoup, effectivement. Mais c’est aussi le style, je pense, qui veut ça : c’est de la musique électronique, à la base. Je chante, et j’écris mes textes : évidemment, ça veut dire quelque chose pour moi, à un moment donné. Ça peut vouloir dire autre chose plus tard, mais j’espère surtout que ça peut vouloir dire quelque chose pour d’autres que moi. C’est un aspect important du texte dans N U I T ; et c’est aussi la raison pour laquelle j’ai utilisé l’anglais : en fait, j’aime bien qu’un texte puisse être interprété, tordu, et même potentiellement mal entendu. J’aime l’idée qu’il puisse partir beaucoup plus loin que la raison pour laquelle je l’ai écrit. Bon, après, tu peux aussi les prendre au pied de la lettre…

On sent un besoin de toujours raconter : les quatre « chapitres » de Enjoy the Night (Spinnup, 2014), le narrateur sur les clips de Looking for Gold (Spinnup, 2016)… Y a-t-il un besoin de mettre une histoire sur des images ?

Julien Burel : C’est-à-dire qu’au départ, les morceaux naissent de façon très individuelle. Mais au fur et à mesure, on se rend compte qu’ils ont des liens ; et du coup, on cherche à creuser. Pour l’EP Looking for Gold, une fois que les morceaux ont existé, on s’est dit : « Mais, en fait, ils racontent une histoire ! » Alors, on les a mis dans l’ordre, on a écrit un petit peu, et, effectivement, ça a donné un petit court métrage de 25 minutes [sous-titré A Story of Light, Life, Dust et réalisé par Cédric Rolando (Neoyume, 2017), ndlr] qui, finalement, raconte une histoire au sens large. Et voilà. Mais ce n’était pas une volonté.

William Karadjian : Pour moi, le texte doit sortir de toi directement, comme un besoin : il y a forcément un besoin de dire quelque chose – même si ça ne veut rien dire, d’ailleurs. Après, est-ce que je raconte des histoires ? Oui, mais ce sont des histoires personnelles. Et pour autant, je n’ai pas forcément envie que tout un chacun puisse, en lisant le texte ou en m’écoutant chanter, se dire : « Ah ! Je sais exactement de quoi il veut parler ! » J’aime bien brouiller les pistes… En fait, c’est ce qu’on aime faire, dans N U I T. Voilà pourquoi j’aime bien écrire et chanter dans ce projet : parce qu’on ne donne pas tout tout de suite. Et si tu creuses, alors tu vas peut-être pouvoir trouver quelque chose d’autre – des images un peu plus noires ou, à l’inverse, un peu plus dans l’espérance.

Je vous rencontre ce soir presque quatre ans après votre tout premier concert [le 13 décembre 2014, dans le cadre du Winter Camp Festival, dans la salle du Tetris (Le Havre), en présence d’un journaliste du Monde, ndlr]. Quel portrait dressez-vous de votre évolution depuis cet événement ?

Sébastien Rault : Pour moi, l’évolution, elle est dans ce rapport au moment où ça va vite – on a l’article du Monde qui amène des choses : des coups de fil, etc. – et cet autre, très récent, où on se recentre sur l’essentiel – faire de la musique.
Julien Burel : En quatre, cinq mois, il y a eu l’article mais aussi les sélections du Prix Chorus et du Printemps de Bourges [toutes deux en avril 2015, ndlr], notamment. Et tu ne peux pas commencer à réfléchir à une carrière, à professionnaliser le projet avec quatre morceaux ! Donc il a fallu vite aller en studio, re-composer… Et à ce moment-là, je pense qu’on s’est mis une pression du genre : « Ouh là, il y a une attente » par rapport à un premier EP qui avait été réalisé sans aucune ambition – juste pour nous, en fait. On a donc sorti un deuxième EP. Mais pas comme on aurait voulu le faire. Et il n’a pas eu le succès qu’on aurait aimé qu’il ait.

C’est très étonnant. Car c’est une période pendant laquelle N U I T a dû être particulièrement sollicité, n’est-ce pas ? Qu’est-ce qui vous a échappé ; qu’est-ce qui vous a empêché de connaître un engouement pérenne ?

Julien Burel : Je ne sais pas. Le premier EP, c’est nous qui en parlions. Pour le deuxième, on a commencé à travailler avec des intermédiaires, et il a été mal expliqué. On n’a peut-être pas forcément été bien entourés à ce moment-là… Par exemple, je suis vachement surpris de t’entendre dire que tu nous as écoutés, que tu as l’air d’aimer sincèrement ce qu’on fait… Ça me fait halluciner, parce qu’on n’a rien vu : comme on n’a pas fait non plus une grosse tournée de dingue qui nous aurait permis d’aller rencontrer les gens, forcément, on n’a pas eu un retour direct, public. Pour moi, c’est une période qui est un peu passée à la trappe, en fait. Une fois le truc retombé, on s’est retrouvés tous les quatre pour faire la créa’ pour « Les Passagers du Son » [installation sonore immersive conçue par Charlotte Roux (réalisatrice et productrice à Radio France), diffusée au Havre Port Center entre mai et octobre 2017 lors des festivités d’Un Été au Havre, pour le 500e anniversaire de la ville, ndlr], et ça, vraiment, ça nous a fait un bien fou ! Alors, pour le troisième EP, Hurry, on s’est dit : « Prenons du plaisir à faire de la musique, ni plus ni moins, et on verra ce que ça donne ». Et on s’est donc enfermés quinze jours en ne pensant qu’à la musique, et pas à l’après – ni ce qu’on allait en faire ni les images qu’on lui donnerait…

D’EP en EP, de résidence en festivals, comment le groupe a-t-il changé ?

Julien Burel : Depuis les débuts de N U I T, c’est une évolution un peu en dents de scie : avec des moments très forts, des belles dates, et puis d’autres où ça retombe, sans trop savoir pourquoi… On a appris à prendre du recul sur tout ça.
Sébastien Rault : J’ai l’impression qu’on s’est recentrés sur nous, sur notre musique, au fur et à mesure. Je pense que des trois EP, finalement, c’est le dernier qui nous ressemble le plus ; personnellement, c’est la première fois que je me sens aussi bien avec tous les morceaux qui sont proposés là.
Julien Burel : Et on est devenus de vrais potes, surtout…

Grandis de toutes vos expériences, pourquoi préférez-vous une fois encore le format court de l’EP plutôt que celui de l’album ?

Julien Burel : Non, on veut faire un album ! Le problème, c’est qu’il faut les moyens de faire un album. L’EP, il sert un peu de tremplin…
Sébastien Rault : Il faut d’abord avoir son entourage professionnel. Par exemple, on cherchait un tourneur, et cet EP nous a permis d’en trouver un. Pour sortir un album, il faudrait maintenant trouver un éditeur et un label. C’est bien plus simple quand on a ces trois-là.
Julien Burel : Pour l’instant, on n’a pas eu de signature en label. On aimerait bien… On n’attend que ça, en fait ! Cet EP, il sert aussi à ça, et à dire : « Bon, on continue de produire, et N U I T continue d’exister ». Et tant qu’il y a cette bonne énergie, cette énergie créative entre nous, on va continuer.
Sébastien Rault : Notre EP ne sortira que le mois prochain, en janvier. Mais on a déjà pas mal de bons retours dessus. Alors, on verra si l’année 2019 sera chargée en concerts, en sollicitations diverses…

Y a-t-il aussi une crainte, une appréhension à quitter le « confort » de votre quotidien pour vivre grâce à N U I T ?

Julien Burel : Vivre de N U I T, ce serait le kif !
Sébastien Rault : Mais tu as raison, il y a des appréhensions. On se rend bien compte que c’est un rêve qui implique énormément de choses.
Julien Burel : Mais c’est un truc à faire, quand tu es musicien ! C’est clairement un truc à vivre ! Même si ça ne dure pas, même si ça ne marche pas, je pense qu’il faut au moins l’essayer à un moment donné, prendre le risque. Et je pense que tous les quatre, on est prêts à le faire.

Le troisième EP, Hurry, est d’ores et déjà annoncé par deux titres, dont Darlin, qui semble tendre vers d’autres paysages sonores : auriez-vous l’intention d’être plus « accessibles », de plaire à un plus grand nombre ?

Julien Burel : Non, ce n’est pas calculé. Justement, je n’ai pas l’impression que Darlin soit hyper accessible. Au contraire, parce que la voix pitchée, saturée, qui est dessus, est un peu surprenante. Même au niveau de la structure, en deux parties distinctes ; même dans la compo’… Je me souviens, on l’a fait une nuit, à Dieppe, dans le grenier d’une maison… Ce titre, il est vraiment sorti super vite. Mais on n’a jamais eu la volonté de dire : « Tiens, on va faire un truc accessible ». Franchement, on en a fait, des morceaux un peu pop : ils sont tous restés dans les tiroirs, on n’en a jamais rien fait.

Les morceaux que vous écartez, que vous jetez, ce sont des titres qui n’arrivent pas à maturité ou qui contrastent trop avec la couleur d’un EP ?

Julien Burel : On jette beaucoup, mais on ne jette pas des morceaux complets – si, en fait, ça nous est arrivé… On jette surtout plein de bouts d’idées : des trucs d’une minute, des parties de chant – on a fait deux ou trois morceaux en français qu’on n’a finalement pas emmenés jusqu’à la phase de studio… En fait, parfois, il y a des trucs, tout simplement, tu ne les sens pas. Par exemple, ça m’arrive très souvent de composer un morceau, de le réécouter le lendemain et de me dire : « Putain, c’est nul ! » alors que la veille j’avais l’impression que c’était super. Et quand on travaille en groupe, le consensus doit se faire à quatre : à trois, ça ne suffit pas. Quand on essaie des choses ensemble, s’il y en a un d’entre nous qui ne veut pas du morceau, soit les autres vont essayer de le convaincre, soit on va lui demander : « Bon, ben, qu’est-ce qu’il faudrait changer pour que tu trouves ça intéressant ? » Et si on ne trouve pas cette petite idée qui rend le morceau plus attrayant, on le met de côté et on part sur autre chose. D’ailleurs, tu vois, on parlait de « jeter des morceaux » à la poubelle, et là, je « les mets de côté » : je pars plutôt du principe qu’on a une sorte de grosse banque de matières, et qu’on pourrait très bien aller taper dedans, prendre la rythmique de tel truc, un bout de voix, et puis travailler avec.

Je vais te faire une confidence… I Feel Love, sur le premier EP, c’est un morceau que j’ai commencé en 2003, je crois. Ce n’était pas du tout un projet de N U I T. J’avais donc un vieux début de morceau ; je l’ai fait écouter d’abord à William, qui a chanté dessus. Et le morceau est vraiment né dix ans plus tard. Des exemples comme celui-là, il y en a plein ! Looking for Gold est un titre qui a été très long à accoucher : je crois qu’il nous a fallu treize versions – qui n’ont absolument rien à voir les unes avec les autres, que ce soit dans le texte, dans le chant, dans l’instru’ ou dans le rythme – du même morceau pour finalement arriver à un truc qui nous plaît et qu’on assume tous les quatre.

« Pour Hurry, on s’est dit : "Prenons du plaisir à faire de la musique, ni plus ni moins, et on verra ce que ça donne". Et on s’est donc enfermés quinze jours en ne pensant qu’à la musique, et surtout pas à l’après – ni ce qu’on allait en faire ni les images qu’on lui donnerait… »

Julien Burel

Sans trop en révéler, qu’est-ce qui vous séduit dans ce dernier EP ?

Sébastien Rault : Il est plus… vivant…
Julien Burel : Spontané.
Sébastien Rault : Oui. On dit souvent aussi « organique » : l’instrumentarium a changé par rapport au deuxième EP, qui était beaucoup plus maîtrisé, ou disons plus marqué dans la prod’ que celui-ci. Looking for Gold était plus electro ; dans Hurry, il y a bien plus d’acoustique – et je pense que ça nous a fait du bien d’y revenir.

Quelles sont les tentations de N U I T, aujourd’hui ?

Julien Burel : On l’a évoqué tout à l’heure : maintenant, il y a une vraie envie de faire un album. Mais s’il y devait y avoir un album, peut-être qu’il faudrait réfléchir à un concept. Peut-être faudrait-il inclure les gens de l’image bien en amont : bosser sur les morceaux et en même temps avec des graphistes ? travailler avec des vidéastes ? En l’occurrence, pour le dernier EP, on a fait réaliser par Barbo Studio des petites pastilles vidéo de moments de studio pour justement montrer comment ça se passe – les coulisses, quoi. Et je crois qu’on aimerait bien aller au-delà, trouver une perspective encore plus conceptuelle, plus réfléchie.

Et quid du live, alors ; et de ces démonstrations scéniques et/ou sonores que vous appréciez tant ?

Julien Burel : J’allais y venir. L’autre envie du groupe, c’est de tourner plus, de faire plein de dates.
Sébastien Rault : Très honnêtement, c’est ce qui nous manque le plus, actuellement.
Julien Burel : Là, on a été contactés par un artiste qui expose un peu partout dans le monde, et qui fait des scénographies à partir de photos découpées. Il nous a proposé de travailler sur un concept – je ne sais pas encore si ça va se faire, si ça va prendre vie un jour, mais c’est hyper excitant ! On aimerait bien jouer dans des lieux d’art contemporain, des espaces inhabituels… Là, toujours pour annoncer Hurry, et toujours par Barbo Studio, on a filmé des petites vidéos live dans un énorme hangar, complètement vide : ça a été trop cool à faire ! Je crois qu’on aimerait bien aller vers ce genre d’expériences à la fois visuelles et sonores – plus créa’, quoi. Sortir un peu du schéma « on fait de la musique / on fait une tournée / on va en studio », et aller voir un peu ailleurs. Pourquoi pas à l’étranger ? On aimerait bien aller tourner en Angleterre, aux États-Unis ou au Canada… Mais attention, je fantasme peut-être le fait que le public sera plus réceptif, voire que nous puissions être mieux compris là-bas, juste parce qu’on chante en anglais… Tu sais, quand tu fais de la musique, c’est finalement assez compliqué de créer un lien avec les gens qui l’écoutent, de faire en sorte qu’ils la comprennent et qu’ils l’entendent de la même façon que toi, tu l’as composée…

HURRY (EP), DE N U I T (SPINNUP, 2019)

Mickaël Pagano, 2018

© PHOTOS : DR, MICKAËL LIBLIN, FRANCK MARRY