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CHRISTOPHER NOLAN
« THE DARK KNIGHT »

Sourire sous cape

En passe de prendre la deuxième place du plus gros film de tous les temps au box-office américain, The Dark Knight, la suite tant attendue de Batman Begins, ne cesse de battre des records dans tous les pays.
Beaucoup de bruit pour rien ? Bien au contraire : Christopher Nolan a réalisé le film de l’année.

Il y a quelque chose de pourri dans le royaume de Gotham. La corruption est toujours ce ver qui ronge la Big Apple défigurée, enfermée sous une chape de noirceur, aussi apocalyptique et paranoïaque qu’un post-11 septembre. Le premier plan de The Dark Knight fait allusion à l’Histoire avec un travelling avant vers les hauteurs d’une tour de verre dont une fenêtre explose. Mais celle-ci est brisée en-dedans par des hommes masqués, armés jusqu’aux dents, amorçant leur vol au-dessus des immeubles puis celui d’une banque.

Dans ce nouveau Batman, la menace vient toujours de l’intérieur : les clowns-braqueurs finissent par s’entretuer sur ordre d’un chef dont ils ne connaissent pas le visage, seulement l’identité : le Joker. « Présenté » à la fin de Batman Begins (Christopher Nolan, 2005), ce psychopathe schizophrénique incarne parfaitement cette idée : il appartient au personnel infirmier quand il prévoit de détruire l’hôpital, « revient d’entre les morts » comme un diable surgit de sa boîte, détaille par deux fois les façons dont une lame dans sa bouche a découpé son
célèbre sourire, etc.

La menace est à l’intérieur, donc. Pire : elle est en chacun de nous. Les meilleurs éléments de la police sont viciés par un cartel mafieux. Au risque de mettre sa communauté en danger, le lieutenant James Gordon (Gary Oldman) fait appel à Batman. Le procureur Harvey Dent (Aaron Eckhart) s’engage à purifier Gotham City avec les méthodes de la justice, non sans envier celles du fameux « hors-la-loi » ni prendre ses décisions à pile ou face avec une pièce truquée. Bruce Wayne (Christian Bale), enfin, mène une vie publique futile de playboy milliardaire pour dissimuler celui qui le définit vraiment : Batman, son double vengeur. Tout au long du film, la question se pose au personnage principal : « être ou ne pas être » le Chevalier Noir ?
À l’instar de William Shakespeare, Christopher Nolan écrit avec The Dark Knight une œuvre baroque. Car le réalisateur d’Insomnia (2002) et du Prestige (2006) reprend ses thèmes favoris : l’anti-héroïsme et la dualité des protagonistes. Tel le spectre dans Hamlet, le costume vide de la chauve-souris est souvent présenté comme l’image inversée de Bruce Wayne, son côté obscur – Batman et Hamlet n’ont-ils pas les mêmes motivations : la perte d’un amour et, surtout, la vengeance ?

The Dark Knight oppose également l’inconstance et la pluralité des intrigues à l’unité de ton, confond les genres et déguise un film d’action fantastique, fidèle au « comic » (ici, The Killing ]oke d’Alan Moore et Brian Bolland, 1988), en thriller politique, réaliste. Même le burlesque se mêle à la tragédie avec le Joker (Heath Ledger). L’ennemi intime de Batman est théâtral, grand-guignolesque. Grimé, costumé, il met en scène ses crimes avec un sens rare du spectacle, de l’humour (noir) et de la répartie : « Tu n’es qu’un monstre… comme moi » démontre le bouffon anarchiste au Chevalier Noir avant de s’esclaffer. Plus que toute autre figure, le Joker est l’allégorie des instincts, des atouts créateurs et destructeurs de la nature humaine – la réalité rejoint souvent la fiction : l’acteur Heath Ledger est mort d’une overdose médicamenteuse en janvier dernier…

Est-ce le respect d’une certaine vraisemblance ou le témoignage d’un malaise, la complexité et l’ambivalence des personnages ou l’ostentation (toujours propre au style baroque) d’un mal-être, qui fait de The Dark Knight un film sombre, profond ? C’est justement en cela que son auteur, Christopher Nolan, a « trompé » son monde tout autant qu’il l’a ébloui, signant là son chef-d’œuvre.


THE DARK KNIGHT, DE CHRISTOPHER NOLAN (WARNER BROS, 2008)

Mickaël Pagano

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